1,5 milliard en cleantech sur 3,3 levés au total : la France fabrique-t-elle des startups ou de la politique industrielle ?
Un ancien partner d'un fonds parisien m'a lâché ça lors d'un dîner la semaine dernière : « Aujourd'hui, si tu veux lever en France, colle le mot transition quelque part dans ton deck et Bpifrance décroche le téléphone avant que tu raccroches. » Il exagérait. Mais pas tant que ça.
J'ai passé le week-end à disséquer notre base de 31 levées de fonds startups françaises trackées depuis janvier 2026. Le total cumulé atteint 3,29 milliards d'euros. Un chiffre qui fait joli dans un tweet. Sauf qu'en le décomposant, une réalité s'impose — et elle mérite qu'on s'y attarde sérieusement.
Le chiffre qui change tout : 46 % du capital va à cinq entreprises
Cinq sociétés classées « cleantech » ou « greentech » captent à elles seules 1,507 milliard d'euros. Presque la moitié de l'enveloppe totale.
| Startup | Montant (M€) | Stade | Secteur | Ville |
|---|---|---|---|---|
| Verkor | 850 | Série C+ | Batteries bas-carbone | Grenoble |
| Electra | 304 | Série B | Bornes de recharge rapide | Paris |
| Driveco | 250 | Série C | Bornes de recharge | Nice |
| Sweep | 73 | Série B | Gestion carbone / ESG | Montpellier |
| Effy | 30 | Série B | Rénovation énergétique | Paris |
Relisez la colonne « Montant ». Verkor seul pèse plus que les 20 plus petites levées du dataset combinées. Electra et Driveco, qui font exactement la même chose — des bornes de recharge — totalisent 554 M€. Plus qu'Alma, Qonto et Spendesk réunis.
Ce n'est pas une tendance. C'est une déformation gravitationnelle.
BPI, l'investisseur qu'on ne présente plus (et qu'on ne questionne jamais)
Quelque chose m'a frappé en annotant chaque deal : Bpifrance (ou ses véhicules — Definvest, CosmiCapital via le CNES) apparaît au capital de 4 des 10 premiers tickets. On parle d'Univity (27 M€, spatial), Verkor (850 M€), Driveco (250 M€), Electra (304 M€). Et si on y ajoute Stockly (12 M€), ça monte à cinq participations.
En cumulé, les deals co-signés par un véhicule public représentent environ 1,44 milliard d'euros. Soit 44 % du total.
Je vais être direct : un écosystème où la banque publique co-investit dans presque la moitié du capital déployé n'est plus un écosystème « venture » au sens classique. C'est une machine de politique industrielle qui emprunte le vocabulaire de la Silicon Valley. Et ce n'est pas forcément un problème — mais il serait temps de l'assumer.
La nuance compte ici. BPI n'investit pas seule. Eurazeo, EQT, Meridiam, RAISE sont aux côtés. Les tickets privés existent. Mais l'amorçage de quasiment chaque méga-round cleantech passe par un fléchage public. Le risque perçu baisse, les fonds privés s'alignent, le deal se boucle. C'est un modèle. Efficace. Mais qu'on arrête d'appeler ça du « pur venture ».
Ce que disent les chiffres sur les vrais paris du marché
Hors cleantech, que reste-t-il ? Faisons le tri.
IA / deep tech pure absorbe un beau morceau : Mistral AI (385 M€), Pasqal (100 M€), Preligens (20 M€), Phospho (3,5 M€). Total : environ 508 M€. Respectable, et tiré par un seul monstre — Mistral — qui pèse 76 % de cette catégorie. On l'a déjà documenté dans notre analyse de la concentration des levées autour de Mistral.
Fintech reste le pilier historique : Alma (115 M€), Qonto (104 M€), Spendesk (100 M€), Swile (70 M€), Pennylane (40 M€). Cinq deals pour 429 M€. Solide, mais en recul relatif par rapport à 2024 où la fintech représentait un tiers du marché.
Spatial / deeptech affiche 106 M€ sur trois deals (Univity, ATMOS Space Cargo, Exotrail). Un secteur que nous suivons de près — notre comparatif ATMOS vs Univity détaille les trajectoires divergentes de ces deux Série A.
Le reste — healthtech, legaltech, govtech, marketplace — se partage les miettes. Axomove lève 5 M€ en Série A. Manty, 8 M€. Doctrine, 26 M€. Des montants honnêtes, mais des ordres de grandeur radicalement différents. Un rapport de 1 à 170 entre Axomove et Verkor. Même stade théorique — la Série A, ou sa cousine la Série B — mais des réalités financières incomparables.
La géographie raconte aussi quelque chose
Paris concentre 18 des 31 levées (58 %). Aucune surprise. Mais le fait intéressant : les trois plus gros deals cleantech sont hors capitale. Grenoble pour Verkor, Nice pour Driveco, Montpellier pour Sweep. Electra et Effy, certes, sont à Paris — mais Electra déploie ses bornes partout sauf à Paris, et Effy opère un réseau d'artisans en régions.
La cleantech fait ce que vingt ans de politiques d'aménagement du territoire n'ont jamais réussi : elle sort les gros chèques de Paris.
C'est paradoxal. Le capital-risque français s'est construit sur le modèle parisien — Station F, les cafés du Sentier, les pitch decks en anglais. Et la catégorie qui attire le plus d'argent en 2026 pousse ses racines à Dunkerque (la gigafactory Verkor), en PACA, en Occitanie. Parce qu'on ne fabrique pas des batteries dans un coworking du Marais.
Le vrai sujet : rendement ou mission ?
Là où ça grince — et où je me permets une position franche — c'est sur la question du retour sur investissement.
Un fonds comme Sequoia qui investit dans Pennylane attend un multiple de 10x à 20x. Le modèle SaaS fintech, on sait le valoriser. La Série B cleantech, c'est autre chose. Verkor à 850 M€ construit une usine. Le break-even est dans plusieurs années. Le TRI dépend de la politique tarifaire européenne sur les batteries, des subventions Green Deal, du prix du lithium.
Les fonds qui entrent dans ces tours — EQT, Meridiam, Eurazeo — ne sont pas naïfs. Ils structurent du quasi-infrastructure : rendement modéré, horizon long, risque encadré par le soutien étatique. C'est rationnel. Mais c'est du private equity infra avec un habillage startup. Et toute la comm' écosystème continue de le présenter comme du venture capital classique.
Quand un LP demande à un fonds français « comment va le marché venture ? » et qu'on lui répond « 3,3 milliards levés depuis janvier ! », il imagine 30 boîtes SaaS en hypercroissance. La réalité : une gigafactory, deux opérateurs de bornes et Mistral AI. Le reste se bat pour des tickets de 5 à 40 M€.
La question Série A, encore et toujours
On a déjà argumenté que la Série A française est un concept flou, et les données cleantech renforcent le constat. Qu'est-ce qu'une Série A quand Axomove lève 5 M€ et Ÿnsect Nutrition 45 M€ sous la même étiquette ? L'une construit un logiciel de rééducation, l'autre une chaîne de production de protéines d'insectes. Les besoins en capital, le profil de risque, les investisseurs — rien ne se ressemble.
La cleantech brouille encore davantage les stades. Verkor est classée « Série C+ » mais son profil ressemble à un financement de projet industriel. Electra en Série B mobilise 304 M€ — un montant qu'on associerait en SaaS à une pré-IPO. Les grilles de lecture héritées de la tech pure ne fonctionnent plus.
Ce que ça signifie concrètement si vous suivez le marché
Trois implications pour quiconque surveille les levées startups France en 2026 :
Première : les chiffres globaux sont trompeurs. « La French Tech lève X milliards » ne veut rien dire sans décomposition sectorielle. Retirez Verkor, Electra et Driveco, et le marché tombe à 1,8 milliard. Respectable, pas spectaculaire.
Deuxième : la cleantech française est à un point d'inflexion. Soit ces entreprises livrent (l'usine Verkor, le maillage Electra/Driveco), et le modèle se confirme. Soit un retournement de subventions européennes ou un retard industriel provoque des déconvenues, et tout le narratif s'effondre. Le risque est binaire, pas graduel.
Troisième : pour les startups hors cleantech et hors IA, l'accès au capital se resserre. Si 46 % va à la transition énergétique et 15 % à l'IA, il reste 39 % pour tout le reste — fintech, healthtech, legaltech, edtech, proptech. C'est tendu. Et ça explique les bridges de Luko (22 M€) ou Ankorstore (25 M€) : des entreprises qui, dans un autre cycle, auraient levé des Série C confortables.
La France a fait un choix. Assumons-le.
Ce choix, c'est de concentrer le capital-risque sur deux paris : la transition énergétique et l'intelligence artificielle. Ensemble, ces deux verticales représentent plus de 60 % des fonds levés début 2026 dans notre base.
C'est une stratégie qui se défend. La France a des atouts dans les deux domaines — un mix électrique bas-carbone pour attirer les gigafactories, des chercheurs en IA de classe mondiale, une banque publique puissante pour dé-risquer les gros tickets. Mais je m'inquiète de l'effet d'éviction sur le reste de l'écosystème. Les Axomove, les Manty, les Doctrine — des boîtes utiles, rentables parfois, mais qui ne cochent ni la case « climat » ni la case « souveraineté IA ».
Un écosystème sain a besoin de diversité sectorielle. Pas par idéalisme. Par pragmatisme. Les exits françaises des dix dernières années sont venues de partout — Criteo (adtech), Datadog (devtools), Voodoo (gaming), WeMaintain (proptech). Pas d'une monoculture.
Pour explorer les données vous-même et filtrer par secteur, montant ou ville, notre outil de recherche des levées reste accessible gratuitement.
Les données de cet article proviennent de notre base interne de 31 levées trackées entre janvier et fin avril 2026, compilées à partir de Maddyness, FrenchWeb et sources publiques. Les totaux excluent les duplicatas.