Les startups françaises lèvent des milliards — l'argent vient d'ailleurs

Les startups françaises lèvent des milliards — l'argent vient d'ailleurs

On célèbre beaucoup les levées de fonds françaises en ce printemps 2026. Alice & Bob, 100 M€. Contentsquare, 200 M€. Backmarket, 120 M€. Les communiqués de presse pleuvent, les réseaux sociaux s'enflamment, et Bpifrance retweete tout ça avec la fierté d'un parent au spectacle de fin d'année.

Sauf qu'en ouvrant le capot, un truc gêne.

J'ai passé une heure à éplucher les tableaux d'investisseurs sur nos 28 deals référencés depuis mars 2026. Le constat est tellement net qu'il m'a d'abord paru caricatural : sur les levées significatives — disons au-dessus de 40 M€ —, le capital français est minoritaire. Pas un peu. Massivement.

Le tableau qui dérange

Prenons les 14 plus grosses opérations françaises de notre base, celles qui font les gros titres et nourrissent le récit d'une French Tech triomphante.

Startup Montant Lead / co-lead investisseurs Capital FR en lead ?
Ineffable Intelligence 937 M€ Non divulgués Inconnu
Contentsquare 200 M€ Sixth Street, SoftBank Non
Doctolib 150 M€ Eurazeo, BPI Oui
Backmarket 120 M€ Sprints Capital, General Atlantic Non
Alma 115 M€ Eurazeo, Cathay Innovation Partiel
Alice & Bob 100 M€ NVIDIA, Bpifrance, Axa VP Partiel
Ledger 100 M€ 10T Holdings, Cathay Innovation Non
ManoMano 80 M€ Dragoneer, General Atlantic Non
Sweep 73 M€ Coatue Management, New Wave Non
Lydia 50 M€ Tencent, Accel Non
Ÿnsect Nutrition 45 M€ Tikehau Capital Oui
Pivot 40 M€ Accel, Lightspeed Non
Sorare 40 M€ SoftBank, Benchmark Non
WeMaintain 38,8 M€ OTIS (exit) Non

Résultat brut : 2 opérations clairement menées par du capital français (Doctolib, Ÿnsect Nutrition), 2 en co-lead mixte (Alma, Alice & Bob), et 10 où des fonds américains, japonais ou chinois tiennent la barre. Le deal Ineffable Intelligence reste opaque — 937 M€ en seed sans investisseurs nommés, c'est un sujet en soi.

Si on arrondit généreusement, la France mène 3 deals sur 14. Vingt et un pour cent.

Le syndrome du co-investisseur permanent

Bpifrance apparaît souvent dans les cap tables. Sur Alice & Bob, sur Doctolib, sur ATMOS Space Cargo (25,7 M€), sur Univity (27 M€). Mais presque toujours en co-investisseur, rarement en lead. C'est un rôle crucial — personne ne dira le contraire. L'institution dérisque, elle signale la confiance publique, elle facilite le tour de table. Seulement voilà : elle ne fixe pas le prix.

Et fixer le prix, dans le venture, c'est le pouvoir.

Quand NVIDIA mène le tour d'Alice & Bob, c'est NVIDIA qui négocie la valorisation, qui pose les conditions, qui décide si le qubit de chat vaut un demi-milliard ou trois fois moins. Bpifrance suit. Axa VP aussi. Le récit officiel dit « levée française ». La mécanique financière dit « levée américaine réalisée en France ».

Mais alors, qui finance les petits ?

Là, le paysage change. Sur les deals en dessous de 15 M€, les fonds français dominent.

Kima Ventures mène le seed de Noa (5 M€) et co-lead Phospho (3,5 M€). Founders Future porte Certo (4 M€). Elaia Partners accompagne SquareMind (15,3 M€) et Axomove (5 M€). Frst soutient Manty (8 M€). Eurazeo et Bpifrance co-lead Stockly (12 M€).

Autrement dit : le capital français sait amorcer. Il sait détecter, il sait prendre du risque early-stage. Mais dès que le ticket dépasse 40 M€, il cède la main.

Ce n'est pas nouveau. C'est structurel. Les fonds français sont simplement plus petits que leurs homologues américains. Un fonds Kima à 150 M€ d'AUM ne peut pas suivre en Série B à 100 M€. La question n'est pas la compétence — c'est la taille. Mais le résultat est le même : au moment où une startup française atteint la maturité et a besoin de gros tickets, elle se tourne vers Sand Hill Road, pas vers l'avenue de l'Opéra.

La vraie question que personne ne pose

Le récit ambiant tient en une phrase : « La French Tech lève de plus en plus. » C'est vrai. 1,2 milliard d'euros rien qu'en avril selon notre analyse chiffrée du ticket médian. Mais cette statistique ne distingue pas l'origine du capital.

Et ça change tout.

Parce que l'argent n'est jamais neutre. Un fonds américain qui investit 200 M€ dans Contentsquare va pousser pour une expansion US, un siège social à New York, une cotation au Nasdaq. Un fonds français aurait peut-être favorisé une consolidation européenne. On ne saura jamais. Ce qui est certain, c'est que l'investisseur lead oriente la stratégie. Quand 79 % de vos gros deals sont pilotés par du capital étranger, la trajectoire de vos champions n'est plus vraiment la vôtre.

Un ami qui bosse chez un LP institutionnel parisien m'a lâché un truc la semaine dernière qui résume bien la situation : « On a les fondateurs, ils ont les chéquiers. » Difficile de faire plus concis.

La nuance nécessaire

Avant que quelqu'un ne me reproche de jouer les déclinistes : non, je ne dis pas que c'est catastrophique. Le capital étranger qui afflue vers les startups françaises prouve que l'écosystème produit des boîtes crédibles à l'échelle mondiale. Alice & Bob n'aurait pas attiré NVIDIA si la technologie n'était pas de premier plan. Lucis n'aurait pas convaincu Sequoia et Y Combinator (20 M€ de Série A en moins d'un an post-YC) sans un produit solide. C'est un signe de maturité.

Mais maturité et souveraineté sont deux concepts différents.

Et c'est là que le récit officiel coince. Choose France 2026 a mis en avant les 100 M€ de Revolut investis en France — de l'argent britannique. On a applaudi. Comme si attirer du capital étranger était un objectif en soi et non le symptôme d'un manque de capital domestique.

Le vrai défi : la Série B française

Le problème se cristallise au niveau Série B. Regardez nos données : Alice & Bob (100 M€, NVIDIA en lead), Sereact (93 M€, Point72 Ventures US), Pivot (40 M€, Accel + Lightspeed US), Sweep (73 M€, Coatue US), Preligens (20 M€, Ace Management — un des rares fonds FR sur ce segment). Sur cinq Séries B, quatre sont menées par des fonds étrangers.

C'est le « trou dans la raquette » du venture français. On sait planter les graines. On ne sait pas arroser les arbres.

Quelques initiatives bougent — le fonds Tibi, le Scale-Up Europe de la Commission, la montée en gamme d'Eurazeo. Mais les chiffres de ce printemps 2026 montrent que le gap reste béant. Comme l'illustre notre suivi de la concentration du capital en France, l'essentiel des montants se concentre sur très peu de deals, et ces deals sont pilotés de l'extérieur.

Ce qu'on pourrait mesurer — et qu'on ne mesure pas

Le baromètre EY, les rapports Atomico, les classements Dealroom : tout le monde compte les montants levés. Personne ne publie la part de capital domestique dans ces montants. C'est un angle mort considérable. On sait que la France a « levé » 1,2 milliard en avril. On ne sait pas quelle fraction de ce milliard provient de fonds gérés en France, soumis à la régulation française, investissant pour des LP français.

Ça ne veut pas dire que le chiffre global est faux. Ça veut dire qu'il raconte une histoire incomplète. Et qu'on bâtit des politiques publiques — Bpifrance, France 2030, crédit impôt recherche — sur un récit partiellement trompeur.

Comme le montre l'analyse des méga-levées deeptech, les gros chiffres agrégés masquent des réalités très différentes. Ajouter la dimension « origine du capital » rendrait le diagnostic nettement plus précis.

Le mot de la fin (sans enrobage)

La French Tech produit des startups de calibre mondial. C'est un fait. Mais l'argent qui les propulse au-delà du seed est largement importé. Le jour où un Sequoia ou un Coatue décide que la France n'est plus prioritaire — rotation sectorielle, crise géopolitique, ce que vous voulez —, le pipeline Série B s'assèche en quelques trimestres.

C'est un risque. Pas une certitude.

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