De la thèse au term sheet : le parcours d'un fondateur deeptech vers sa première levée en France

Thomas a soutenu sa thèse en physique des matériaux un mardi de novembre 2024. Le vendredi, il déposait les statuts de sa boîte. Quatorze mois plus tard, assis dans un café de la rue du Faubourg Saint-Antoine, il fixe un tableur avec les levées françaises du premier trimestre 2026. Son associée vient de lui envoyer par SMS : « Regarde Pasqal. 100 millions. En série B. »

Cent millions d'euros pour une startup de calcul quantique.

Thomas travaille sur un procédé de captage de CO₂ à base de membranes céramiques. Son labo, c'est un sous-sol partagé à Ivry. Sa deeptech à lui ne fait pas de bruit sur LinkedIn.

Ce que les gros tickets disent aux petits fondateurs

Quand on regarde les levées françaises de ce début d'année, le premier réflexe c'est l'éblouissement. 385 millions pour Mistral AI. 335 millions pour Exotec. 160 millions pour Ynsect. Des chiffres qui donnent le tournis.

Mais Thomas a appris un truc en quatorze mois de galère : les méga-rounds ne racontent pas la même histoire que les petits. Pasqal à 100M€ en série B avec Temasek et Quantonation au capital, c'est un signal. Pas un modèle à suivre.

Le signal, c'est que les fonds internationaux reviennent sérieusement sur la deeptech française. Temasek — fonds souverain singapourien — qui met des billes dans le quantique à Massy-Palaiseau, ça veut dire quelque chose. Ça veut dire que le risque technologique pur, celui où le produit n'existe pas encore vraiment au sens commercial du terme, redevient finançable.

Pour un type comme Thomas qui bidouille des membranes céramiques dans un sous-sol, c'est plutôt une bonne nouvelle.

La réalité des premiers tours deeptech

Sauf que la bonne nouvelle s'arrête vite quand on regarde de plus près. Thomas a épluché les données. Voici ce qu'il en tire :

Startup Secteur Stade Montant Ce qu'il faut retenir
Pasqal Quantum Computing Série B 100 M€ Fonds souverain + VC spécialisé, pas de revenu significatif encore
Qarnot Computing Cleantech Série B 18 M€ Revenu existant (chaleur revendue), modèle concret
Mistral AI IA & ML Série B 385 M€ Cas exceptionnel, marché géopolitique, non reproductible
Doctrine LegalTech Série B 26 M€ Deeptech modérée (NLP), ARR démontré, 7 ans d'existence

La colonne de droite, c'est celle que Thomas relit trois fois. Parce qu'elle révèle un truc que personne ne dit dans les communiqués de presse triomphants : même en série B deeptech, les profils sont radicalement différents.

Qarnot, c'est 18 millions. Dix-huit. Soit 5,5 fois moins que Pasqal, alors que les deux sont en série B. Pourquoi ? Qarnot a un modèle de revenu (ils revendent la chaleur générée par leurs serveurs de calcul). Pasqal, non — ou très peu. Mais Pasqal joue dans une catégorie perçue comme stratégique par des fonds souverains. La catégorie change tout.

Thomas note ça sur un post-it jaune, entre deux tasses de café froid : « Le montant de ta levée dépend moins de ta traction que de la catégorie dans laquelle les VCs te rangent. »

Quatorze mois dans le tunnel

Un petit retour en arrière. Quand Thomas a commencé à pitcher fin 2024, il avait un prototype de labo, un brevet en cours, et la conviction que sa membrane pouvait diviser par trois le coût du captage carbone industriel. Solide sur le papier.

Premiers rendez-vous avec des VCs généralistes parisiens. Polis. Intéressés, même. Mais systématiquement la même question au bout de vingt minutes : « C'est quoi votre time-to-market ? » Quand Thomas répondait « trois à cinq ans pour un déploiement industriel », les sourires s'amincissaient.

Il a failli tout arrêter en juin 2025. Pas à cause d'un refus, mais à cause de l'usure. Pitcher une techno que personne ne peut toucher, montrer des résultats qui n'existent que dans des graphiques de simulation — c'est épuisant. Un ami lui a envoyé un lien vers un article sur les levées de Qarnot et Pasqal, en lui disant : « Eux aussi c'était du labo au départ. »

Ce qui a débloqué les choses, c'est un pivot dans le ciblage des investisseurs. Plus de VCs généralistes.

Thomas s'est tourné vers des fonds spécialisés climate tech et des family offices industriels. Des gens qui comprennent qu'une membrane céramique, ça ne se shippe pas en SaaS. Des gens qui ont vu Ynsect mettre dix ans avant de lever 160 millions en série D et qui trouvent ça normal.

Le paradoxe deeptech français en trois leçons

Quand on prend du recul — et Thomas commence à pouvoir le faire, maintenant que son premier term sheet est signé (4,2 millions, pre-seed, un fonds climate + un industriel du ciment) — le paysage deeptech français de 2026 raconte trois choses.

Première leçon : l'argent est là, mais pas partout. Sur les huit levées françaises du début d'année, le total cumulé dépasse 1,39 milliard d'euros. Sauf que Mistral et Exotec à eux seuls représentent 720 millions. Plus de la moitié. La deeptech « classique » — quantum, cleantech, biotech — se partage des enveloppes bien plus modestes.

Deuxième leçon : la série B deeptech n'est pas la série B SaaS. En SaaS, une série B implique un ARR prouvé, une machine de vente qui tourne, un modèle unit-economics positif. En deeptech, une série B peut signifier « on a enfin un prototype qui fonctionne en conditions réelles ». Le mot est le même. La réalité, non.

Troisième leçon, et c'est la plus contre-intuitive : lever peu peut être un avantage. Doctrine a levé 26 millions en série B après sept ans d'activité. Sept ans. Pas de méga-round, pas de valorisation stratosphérique, mais une boîte qui génère du revenu et qui contrôle sa dilution. Thomas a retenu ça. Son 4,2 millions lui laisse 82% du capital. Un type qui lève 100 millions en série B, même brillant, possède souvent moins de 15% de sa propre boîte à ce stade.

C'est un calcul que peu de fondateurs font au moment de l'euphorie du communiqué de presse.

Ce que Thomas aurait aimé savoir avant

Quelques mois après ses premiers pitch, Thomas fait la liste de ce qu'il aurait voulu entendre au début. Pas des conseils de VC sur scène à VivaTech. Des trucs concrets.

Que les fonds spécialisés ne représentent que 15 à 20% des VCs français, mais qu'ils sont responsables de la quasi-totalité des tickets deeptech early stage. Qu'un VC généraliste qui dit « votre techno est fascinante » sans poser de question sur le brevet, c'est un VC qui ne signera jamais. Que le meilleur signal d'intérêt réel, c'est quand l'investisseur demande à parler à votre directeur de labo — pas à votre CMO.

Et surtout : que la comparaison avec Mistral ou Pasqal ne sert à rien. Strictement rien. Ce sont des outliers dans des marchés que les fonds considèrent comme souverains. Comparer sa levée de 4 millions en cleantech avec les 385 millions de Mistral, c'est comparer une boulangerie de quartier avec un hypermarché. Les deux vendent du pain. Mais pas le même métier.

Thomas referme son tableur. Son associée vient de rappeler : le fonds climate veut avancer les due diligence. Il va falloir ouvrir la data room.

Quatorze mois. C'est long. Mais la membrane tient — au labo et sur le business plan.


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