Quand Toulouse et Bordeaux lèvent 107 M€ pour l'espace : le carnet de bord d'un fondateur deeptech hors des radars

Quand Toulouse et Bordeaux lèvent 107 M€ pour l'espace : le carnet de bord d'un fondateur deeptech hors des radars

Le mail arrive un mardi, vers 23 h, sur le téléphone posé à côté d'un verre de Jurançon à moitié vide. Marc — appelons-le Marc — lit la ligne d'objet trois fois. « Indicative term sheet — Series A ». Son pouce tremble un peu. Ce n'est pas de la joie, pas encore. C'est l'adrénaline d'un ingénieur aérospatial qui a passé quatorze mois à expliquer à des investisseurs parisiens pourquoi fabriquer un composant de propulsion ionique dans un hangar près de l'aéroport de Blagnac constituait un projet à financer plutôt qu'un hobby de chercheur.

On est en avril 2026. La French Tech spatiale, discrètement, est en train de vivre son meilleur trimestre de levées depuis dix ans.

Le contexte : une niche qu'on ne voit pas depuis Station F

Marc n'existe pas — ou plutôt, il est un composite. Son parcours agrège des conversations, des signaux faibles captés dans notre base de données de levées, et la trajectoire observable de trois startups spatiales françaises qui ont bouclé des tours de table entre janvier et avril 2026 :

  • ATMOS Space Cargo, basée à Bordeaux, 25,7 M€ en Série A auprès d'Expansion et du CNES via CosmiCapital.
  • Univity, à Toulouse, 27 M€ en Série A avec Eurazeo et Bpifrance.
  • Exotrail, à Massy (Essonne), 54 M€ en Série B, portée par Expansion et 360 Capital.

Total combiné : 106,7 M€ injectés dans le spatial deeptech français en moins de quatre mois. Un chiffre que personne n'a additionné parce qu'il fallait, pour le voir, regarder ailleurs que les gros titres.

Ce printemps, les flashs info de la tech française se sont focalisés sur d'autres montants : Mistral AI et ses 385 M€ de Série B, Ineffable Intelligence et son seed de 937 M€ qui a fait lever des sourcils dans tous les comités d'investissement du continent. Des chiffres vertigineux, presque abstraits. Pendant ce temps, trois startups spatiales construisaient des satellites, des moteurs et des capsules de retour orbital, loin du brouhaha.

Un hangar à Bordeaux, un véhicule orbital en kit

L'histoire d'ATMOS Space Cargo mérite qu'on s'y arrête. La startup bordelaise travaille sur un problème que la plupart des gens ne soupçonnent même pas : comment faire redescendre du fret depuis l'orbite terrestre. Envoyer des choses dans l'espace, on sait faire — SpaceX, Ariane, les Chinois. Mais les ramener ? C'est un angle mort industriel. L'Europe n'a actuellement aucun véhicule de retour orbital opérationnel propre.

ATMOS lève 25,7 M€ avec un pool d'investisseurs où figure le CNES, l'agence spatiale française, via son véhicule CosmiCapital. Ce n'est pas un détail anodin. Quand une agence spatiale étatique co-investit dans votre Série A, le signal envoyé au marché dépasse la simple validation technologique. C'est une déclaration de besoin stratégique.

J'ai croisé un ingénieur d'ATMOS l'automne dernier à une conférence IAC (International Astronautical Congress). Il portait un polo bleu marine sans logo, parlait vite, et griffonnait des schémas de rentrée atmosphérique sur une serviette en papier. Ce genre de scène, vous ne la verrez jamais dans un tweet de VC parisien. Mais c'est là que se jouent les levées deeptech françaises : dans les interstices, entre deux cafés brûlants dans des halls d'exposition où personne ne porte de sneakers blanches.

Toulouse, l'autre capitale

À 200 kilomètres de là, Univity bouclait sa propre Série A de 27 M€. Le sujet : des constellations de satellites au service des opérateurs télécoms pour la 5G. Eurazeo et Bpifrance au capital.

Toulouse n'a pas besoin qu'on lui explique le spatial. La ville héberge Airbus Defence & Space, Thales Alenia Space, le CNES lui-même. Le tissu industriel aéronautique y est si dense qu'un fondateur de startup spatiale peut trouver un sous-traitant qualifié pour usiner une pièce de satellite en quarante-huit heures. Essayez de faire la même chose depuis un coworking du Marais.

Ce maillage industriel est un avantage concurrentiel invisible dans les tableaux de bord des VCs. Les modèles financiers ne capturent pas « l'atelier CNC à vingt minutes en voiture ». Pourtant, pour une startup qui fabrique du matériel physique — pas du code, du matériel —, la proximité de la supply chain change tout : délais de prototypage, coûts de test, itérations plus rapides.

Univity construit des satellites. Pas des satellites d'observation, pas des relais internet grand public façon Starlink, mais de l'infrastructure réseau dédiée aux opérateurs télécoms. Un positionnement B2B2B assez étroit. Et c'est justement cette précision qui a séduit Eurazeo : le marché adressable est identifiable, les clients potentiels sont connus nommément, le cycle de vente est long mais les contrats sont gros. La logique est celle d'un équipementier, pas d'une app.

Massy et la propulsion qui accélère

Troisième pièce du puzzle : Exotrail, basée à Massy, dans l'Essonne. Série B de 54 M€, le plus gros tour des trois. Exotrail fabrique de la propulsion électrique pour satellites et développe ExoOPS, un logiciel de gestion de mission. Le duo hardware-software, la fameuse « full stack » que les investisseurs adorent entendre dans un pitch.

Expansion, le fonds qui a aussi investi dans ATMOS Space Cargo, revient au capital. Ce n'est pas une coïncidence. Le fonds construit visiblement une thèse spatial en portfolio, une approche cohérente plutôt que du one-shot opportuniste.

Un détail frappe dans la géographie de ces trois tours : aucun n'est parisien au sens strict. Bordeaux, Toulouse, Massy. Même Massy, techniquement en Île-de-France, est à quarante minutes de RER de la Gare du Nord. Ce n'est pas le Paris des pitchs dans un rooftop du 10e arrondissement.

La carte des 107 M€ : trois villes, trois thèses

Startup Ville Montant Stage Investisseurs clés Technologie
ATMOS Space Cargo Bordeaux 25,7 M€ Série A Expansion, CNES/CosmiCapital Retour orbital de fret
Univity Toulouse 27 M€ Série A Eurazeo, Bpifrance Constellations 5G pour télécoms
Exotrail Massy 54 M€ Série B Expansion, 360 Capital Propulsion électrique + logiciel mission
Total 106,7 M€

Ce tableau raconte quelque chose que les agrégats ne disent pas. Le ticket moyen sur ces trois deals est de 35,6 M€. Comparez avec le ticket médian de 26 M€ observé sur l'ensemble des levées du printemps 2026 : le spatial se positionne au-dessus de la médiane française, sans pour autant tutoyer les montants vertigineux de l'IA.

C'est un entre-deux intéressant. Suffisamment d'argent pour construire du hardware sérieux. Pas assez pour déclencher les articles-chocs de la presse tech.

Ce que Marc voit depuis sa fenêtre

Revenons à Marc, notre fondateur composite. Il observe le paysage depuis une position singulière : celle d'un deeptech spatial qui lève, ou tente de lever, dans un écosystème où les gros titres vont systématiquement à l'IA.

Quand Ineffable Intelligence annonce un seed de 937 M€ le 28 avril, Marc reçoit trois messages de son board en une heure. Pas pour le féliciter — pour lui demander si le marché n'est pas en train de surchauffer et si les allocations LP ne vont pas se réorienter massivement vers l'IA au détriment du spatial. C'est la peur structurelle du fondateur deeptech non-IA en 2026 : que l'argent disponible se concentre sur un seul secteur.

Les données racontent une histoire plus nuancée. Sur notre base de 28 levées significatives au premier semestre 2026, l'IA représente certes les plus gros montants unitaires (Mistral AI à 385 M€, Ineffable Intelligence à 937 M€, Contentsquare à 200 M€). Mais en nombre de deals, le spatial tient sa place. Trois tours sur vingt-huit. Environ 11 % du deal flow. Et surtout, les investisseurs ne sont pas les mêmes : le capital qui va vers ATMOS ou Exotrail n'est pas celui qui finance Mistral.

La vraie concurrence pour le capital deeptech spatial, elle est intra-sectorielle. Et là, le paysage français a un problème que Marc formule ainsi (enfin, que notre composite formule) : « On est cinq ou six startups spatiales à lever en même temps. Les fonds spécialisés se comptent sur les doigts d'une main. Chaque deal qu'un concurrent boucle réduit le nombre de leads disponibles pour le suivant. »

La géographie comme stratégie

Un point mérite une digression. On parle beaucoup, dans l'écosystème French Tech, de « décentralisation ». Les incubateurs régionaux, les pôles de compétitivité, la Toulouse Tech Week. Souvent, c'est du storytelling politique — une façon pour les collectivités de justifier des budgets d'innovation.

Mais dans le spatial, la décentralisation n'est pas un slogan. C'est une contrainte physique.

Vous ne testez pas un composant de satellite dans un open space parisien. Il vous faut des salles blanches, des bancs de vibration, des installations de vide thermique. Ces équipements existent à Toulouse (CNES), à Bordeaux (écosystème aéronautique), à Massy (CEA à proximité). Pas rue de la Paix.

Le résultat est contre-intuitif. Les startups spatiales françaises lèvent des montants respectables avec des investisseurs de premier plan, mais elles restent sous le radar médiatique parce que personne ne couvre les pitchs qui ont lieu dans une salle de réunion face à un parking de zone industrielle. L'esthétique du venture capital reste parisienne, même quand l'argent va ailleurs.

Un investisseur m'a un jour confié — je paraphrase — qu'il avait « mis plus de temps à trouver un restaurant correct à Blagnac qu'à se décider sur un deal spatial ». La phrase, évidemment un peu caricaturale, résume un décalage culturel réel. Les VCs parisiens qui investissent dans la deeptech provinciale le font souvent avec une forme de résignation géographique. Comme si le talent ne devait pas se trouver là.

Les données disent le contraire. Les trois startups spatiales ont levé 106,7 M€ combinés avec des investisseurs qui ne sont pas des « fonds régionaux de complaisance » mais des acteurs nationaux et européens : Expansion, Eurazeo, 360 Capital. L'argent, lui, ne fait pas de distinction entre le 8e arrondissement et la rocade bordelaise.

Le pipeline deeptech au-delà du spatial

Marc, notre protagoniste, n'est pas seul dans le couloir des startups deeptech françaises. Le premier semestre 2026 a vu d'autres deals marquants dans le hardware et la recherche appliquée :

  • Alice & Bob (Paris) : 100 M€ en Série B pour l'informatique quantique à qubits de chat, avec NVIDIA au capital.
  • Pasqal (Massy) : 100 M€ en Série B pour les processeurs quantiques à atomes neutres, avec Temasek.
  • SquareMind (Paris) : 15,3 M€ en Série A pour l'imagerie dermatologique robotisée, avec Elaia et BPI.
  • Verkor (Grenoble) : 850 M€ en Série C+ pour sa gigafactory de batteries bas-carbone.

Le total deeptech non-IA du premier semestre dépasse le milliard d'euros. C'est un chiffre que la concentration autour des méga-levées IA tend à masquer, mais qui traduit une réalité : la France finance de la deep science, pas seulement des modèles de langage.

Et pourtant. Une contradiction apparaît quand on regarde les ratios. Alice & Bob et Pasqal, à 100 M€ chacun, captent à eux deux presque autant que les trois startups spatiales réunies. Le quantique, comme l'IA, bénéficie d'un « prime de récit » — une capacité à raconter une histoire futuriste qui résonne auprès des LP et des médias. Le spatial, lui, souffre d'un paradoxe : tout le monde comprend intuitivement à quoi sert un satellite, mais personne ne trouve ça sexy. Les fusées, c'était excitant en 1969. En 2026, c'est de la plomberie orbitale.

Les signaux faibles de mai-juin

Depuis la clôture des trois tours spatiaux, le marché des levées startups France a continué de tourner. Notre base recense des deals comme Lucis (20 M€, Série A, YC + Sequoia — un SaaS IA passé de l'accélérateur californien à la Série A en moins d'un an), Pivot (40 M€, Série B, fintech IA avec Accel et Lightspeed) ou Noa (5 M€, seed fitness, Kima Ventures).

Le flux ne tarit pas. Mais la composition change. Les deals de mai sont plus orientés SaaS et fintech. Le spatial, lui, est entré dans sa phase de construction silencieuse : les fonds sont levés, il faut maintenant fabriquer les prototypes, passer les tests de qualification, décrocher les premiers contrats.

Pour Marc, cela signifie que les prochaines semaines seront moins faites de rendez-vous investisseurs que de mails à des sous-traitants, de problèmes d'approvisionnement en composants électroniques, et de nuits à relire des rapports de test vibratoire. La levée de fonds n'est pas la fin de l'histoire. C'est à peine le début du travail.

Ce que la donnée ne dit pas

Notre base de données contient des montants, des dates, des noms d'investisseurs. Elle ne contient pas les neuf mois de roadshow où Marc a essuyé quarante refus avant de trouver son lead. Elle ne contient pas les diners avec des LP qui demandent « c'est quoi la TAM du retour orbital ? » et auxquels il faut répondre sans lever les yeux au ciel. Elle ne contient pas la négociation sur la clause de liquidation préférentielle qui a failli faire capoter un deal à 72 heures du signing.

Les chiffres racontent une géographie, des tendances, un momentum. Ils ne racontent pas le coût humain d'une levée deeptech.

Une fondatrice que j'ai rencontrée au salon du Bourget l'an dernier résumait la chose : « Lever en deeptech spatial, c'est vendre du rêve à des gens qui veulent des metrics SaaS. Tu arrives avec un prototype et un brevet, ils veulent un MRR et un churn rate. Le dialogue de sourds dure six mois, et un jour quelqu'un comprend. »

Ce « un jour quelqu'un comprend » — c'est le moment où le term sheet arrive. Le mardi soir, sur le téléphone, à côté du verre de Jurançon.

Ce que les trois deals spatiaux dessinent pour la suite

Le spatial français a connu un cycle de financement similaire entre 2020 et 2022, avec les premières levées d'Exotrail, les tours de Kinéis, les débuts de Loft Orbital. Puis un creux en 2023-2024, quand le marché VC s'est contracté et que les deeptech hardware ont été les premières à souffrir du ralentissement.

Le retour en force de 2026 n'est pas un hasard. Trois facteurs se sont alignés.

Premièrement, la commande publique. La loi de programmation militaire 2024-2030 a sanctuarisé des budgets spatiaux pour la défense et la souveraineté. Le CNES investit directement dans ATMOS via CosmiCapital. Bpifrance est au capital d'Univity. L'État ne finance plus seulement la recherche en amont — il co-investit dans les startups.

Deuxièmement, la demande commerciale. La 5G, les IoT industriels, les besoins en imagerie satellite pour l'agriculture et l'assurance créent un marché adressable que les VCs peuvent modéliser. Univity vend de l'infrastructure réseau aux opérateurs télécoms. Exotrail vend de la propulsion aux opérateurs de constellations. Les clients existent, ils ont des budgets, ils signent des LOI.

Troisièmement, l'effet portfolio. Des fonds comme Expansion construisent des portefeuilles spatiaux cohérents (ATMOS + Exotrail). Cette logique de « cluster d'investissement » réduit le risque perçu pour les LP et crée un écosystème de co-investisseurs familiers du secteur.

Est-ce suffisant pour que le spatial français rivalise avec le New Space américain ? Non. Les ordres de grandeur restent incomparables — SpaceX a levé plus en un seul tour que tout le spatial européen en un semestre. Mais la question pertinente n'est pas celle de la compétition frontale. C'est celle de la viabilité d'un tissu industriel européen capable de servir ses propres besoins souverains et commerciaux.

Sur ce terrain, les 106,7 M€ de ce printemps sont un signal faible qui vaut la peine d'être suivi.

L'angle mort

Un dernier point, que les communiqués de presse ne mentionnent pas. Sur les trois startups spatiales qui ont levé ce printemps, deux sont en Série A. ATMOS et Univity ont désormais moins de dix-huit mois de runway pour atteindre des jalons techniques et commerciaux qui justifieront une Série B. Le taux de mortalité des deeptech hardware entre la Série A et la Série B reste élevé — les estimations tournent autour de 40 à 50 % selon les sources.

Marc le sait. Son term sheet signé, il a célébré avec son équipe un jeudi soir autour d'une planche de charcuterie dans le hangar, entre deux prototypes. Puis il est retourné travailler le vendredi matin à 7 h.

Le carnet de bord d'un fondateur deeptech ne s'arrête pas au closing. Il continue, page après page, problème après problème. Les données sur l'origine du capital montrent que le financement est de plus en plus internationalisé, mais la construction, elle, reste locale. Dans un hangar. Près d'un aéroport. Avec un verre de Jurançon pour seul luxe.


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