Chaque matin, entre la première gorgée de café et l'ouverture des mails, je passe sept minutes à scanner les levées du jour. Sept. Pas trente, pas une heure. Sept minutes — parce que le filtre est bon.
La plupart des gens qui suivent les levées startups en France le font mal. Ils scrollent LinkedIn, retweetent un chiffre, passent à autre chose. Résultat : du bruit. Sur les 565M€ de levées françaises trackées depuis janvier 2026 dans notre base, 385M€ — soit 68% du total — concernent un seul deal (Mistral AI, Série B). Ignorer cette concentration, c'est se tromper de film.
Ce guide propose une méthode en 5 étapes pour construire une watchlist deeptech réellement utile. Pas une collection de logos sur Notion. Un outil de travail.
Étape 1 — Poser des critères qui excluent, pas qui incluent
Le réflexe naturel : tout ajouter, trier plus tard. C'est exactement l'inverse qu'il faut faire. Une bonne watchlist, c'est d'abord une liste de refus.
Trois filtres de base à définir avant de commencer :
- Secteur — deeptech uniquement ? Si oui, quelle verticale : spatial, biotech, quantique, matériaux ? Suivre "la deeptech" en général revient à ne rien suivre du tout.
- Stade — pré-seed, seed, série A ? La semaine du 21 avril 2026, ATMOS Space Cargo a bouclé 25,7M€ et Univity 27M€. Deux tours de taille similaire, même secteur spatial, mais des stades de maturité technologique très différents. Même fourchette, logiques incompatibles.
- Montant plancher — en dessous de combien un deal ne vous apprend rien de neuf ?
La question que personne ne pose : pourquoi suivez-vous les levées ? Pour investir ? Pour vendre un SaaS à ces boîtes ? Pour comprendre un marché ? La réponse change radicalement les critères.
Étape 2 — Diversifier les sources (et ne faire confiance à aucune seule)
Un piège fréquent : s'abonner à une seule newsletter et croire qu'on couvre le marché.
Les canaux que je croise systématiquement, avec leurs limites :
| Source | Forces | Angles morts | Latence typique |
|---|---|---|---|
| Maddyness RSS | Couverture large des tours FR | Peu de deeptech pure, montants parfois absents | J+1 à J+3 |
| FrenchWeb RSS | Analyse éditoriale, contexte stratégique | Sélectif — ignore les petits tours | J+0 à J+2 |
| LinkedIn VCs FR | Signaux faibles, deals non médiatisés | Bruit massif, auto-promotion constante | J-7 à J+1 |
| Bodacc / Infogreffe | Données juridiques vérifiables | Délai de publication, jargon, pas de montant systématique | J+15 à J+60 |
Axomove a bouclé sa série A en avril 2026 pour la rééducation assistée. Maddyness l'a couvert. FrenchWeb non. Si votre filtre est healthtech série A et que vous ne lisez que FrenchWeb, vous l'avez raté.
C'est un problème plus sérieux qu'il n'y paraît.
Étape 3 — Qualifier au-delà du communiqué de presse
Le CP d'une levée est un document marketing. Pas un document financier.
Quand ATMOS Space Cargo annonce 25,7M€, la question suivante devrait être : quelle part est equity, quelle part est subvention européenne, quelle part est dette ? Le communiqué ne le dit pas. Il ne le dit presque jamais — et c'est un problème structurel de l'écosystème français, pas un accident ponctuel.
Pour chaque deal qui passe votre filtre, trois vérifications :
- Nature du financement — equity pur, obligations convertibles, grant public mélangé ? Croiser avec les publications Bodacc quand elles existent.
- Profil investisseur — un tour mené par a16z (Mistral AI, 385M€) et un tour porté par un family office régional ne signifient pas la même chose, même à montant comparable. Le lead définit la thèse, pas le montant.
- Timing dans la trajectoire — une série A après 4 ans d'existence diffère radicalement d'une série A après 18 mois. L'une suggère une construction patiente ou un pivot réussi. L'autre, une traction explosive.
Quand j'ai commencé à qualifier les deals au-delà du titre, j'ai réalisé que 40% environ de ce que j'ajoutais à ma watchlist n'y avait pas sa place. Douloureux pour l'ego. Signe que ça marche.
Étape 4 — Construire un scoring simple (et résister à l'envie de le complexifier)
Trois dimensions suffisent. Vraiment.
Signal marché (1 à 3) : est-ce que ce deal confirme une tendance sectorielle ou c'est un cas isolé ? Les 52,7M€ combinés d'ATMOS et Univity la même semaine — signal fort pour le spatial français. Un tour unique de 5M€ en agritech sans précédent récent : signal faible, à surveiller sans s'emballer.
Qualité investisseur (1 à 3) : le track record du lead dans la verticale ciblée. Pas sa notoriété générale — sa pertinence spécifique. Un fonds généraliste qui fait son premier deal spatial ne porte pas le même poids qu'un spécialiste.
Actionabilité (1 à 3) : concrètement, qu'est-ce que cette information change pour votre activité cette semaine ?
Score total sur 9. En dessous de 5, l'entrée sort de la watchlist active. Entre 5 et 7, surveillance passive. Au-dessus de 7, action immédiate.
J'ai essayé le scoring à 15 critères avec pondérations. Trois fois plus de temps. Précision gagnée : marginale. Parfois, simple bat sophistiqué.
Étape 5 — Purger et ajuster chaque vendredi
L'étape que tout le monde zappe.
Une watchlist qui grossit sans jamais maigrir devient un cimetière de données. Chaque vendredi, 15 minutes : supprimez les entrées passées sous le score de 5, ajustez les filtres si la semaine a révélé un angle mort.
La semaine du 24 avril 2026, les startups françaises ont levé 51M€ au total selon Maddyness. Si votre watchlist deeptech ne contenait aucun de ces deals, la question s'impose : filtres trop restrictifs, ou semaine hors périmètre ? Les deux réponses sont valides. Ne pas se poser la question ne l'est pas.
Une contradiction assumée
Ce guide pousse à la rigueur, au filtre, à l'exclusion systématique. Mais les meilleurs deals sont souvent ceux qu'on n'attendait pas, dans un secteur qu'on ne suivait pas. WeMaintain — 38,8M€ levés au total, puis racheté par l'américain Otis — n'aurait peut-être pas passé le filtre "deeptech pure" de beaucoup de watchlists. Et pourtant, quel signal.
Faut-il pour autant tout suivre ? Non. Mais garder un canal de sérendipité — un flux non filtré parcouru une fois par semaine, sans critères — ça vaut le détour.
Ce qu'une watchlist ne remplace pas
Un tableur, aussi bien structuré soit-il, ne donnera jamais le contexte qu'une conversation de vingt minutes avec un fondateur apporte. Les données sont le point de départ. Pas la destination.
Notre outil de recherche gratuit permet de filtrer les levées par secteur, montant et ville — un bon point d'entrée pour l'étape 2 quand les flux RSS ne suffisent pas.
Pour l'analyse deal par deal, le guide de décryptage en 6 étapes complète cette méthode avec une approche transaction par transaction. Et si le spatial deeptech vous intéresse spécifiquement, le comparatif ATMOS vs Univity applique ce type de grille à deux cas concrets de la même semaine.